Mon ami Jean-Paul
Jean-Paul Perrenx a été mon meilleur ami pendant de nombreuses années. Nous nous sommes rencontrés au milieu des années 1990 à Mâcon, où je travaillais comme archéologue. Son art m'a immédiatement interpellé. Peut-être faudrait-il, de manière générale, séparer la personne de l’artiste. Plus on connaît quelqu’un de près, plus c'est difficile. Chez Perrenx, c'est de toute façon impossible, tant sa peinture est le reflet de son être. Jean-Paul était libre, sauvage, spontané et inadapté. Mais il se suffisait aussi à lui-même. Il était ce qu'il était, ses tableaux ce qu'ils étaient, qu'on les aime ou non. Des couleurs ? Oui, des couleurs ! Lesquelles ? Peu importe ! Celles qu'il avait sous la main. La bonne technique ? Tout à fait. Jean-Paul aimait la manière « grossière », mais aussi en filigrane. C'était un grand expérimentateur. Réutiliser d'anciennes pièces détachées et repeindre de vieux tableaux ? Quand vous voulez. Une star du collage. Différentes densités de pigments, séchage plus ou moins rapide, craquelage intentionnel, produits de peinture rares, par exemple le café.
Jean-Paul peignait en séries. Le répétitif est l'une de ses marques de fabrique. La modification d'un thème une fois trouvé. Jusqu'à l'épuisement. Et le contenu ? Des femmes, encore et toujours des femmes. Entre amour et objet du désir. Des couples menacés, attachés l'un à l'autre, souvent protégés par des animaux grands et forts, des lions par exemple. Des hommes et des animaux, dans toutes les variations possibles et imaginables. Avec des signes. Tout juste comme dans les peintures pariétales préhistoriques, mais peut-être qu'en tant que préhistorien, je dois inévitablement tomber sur ces liens. La peinture de Perrenx est en tout cas primitive dans le bon sens, et tourne autour de thèmes humains centraux. Elle s'intéresse à l'instinct, à l'autre sexe, à la relation homme-animal. Les objets et les paysages ne sont que des accessoires. Exactement comme dans l'art des grottes ornées paléolithiques.
Il est difficile de classer l'art de Perrenx dans des catégories. Bien sûr, son art a quelque chose d'expressif, d'une utilisation sauvage des couleurs et d’un tracé tourbillonnant, mais cela fait-il de lui un expressionniste ? Je ne pense pas. La clé réside dans la nature stoïque, les contenus primordiaux et surtout le caractère sériel et répétitif. Jean-Paul Perrenx était autiste et sa peinture était brute. Dans son isolement, toute orientation vers le monde de l'art actuel lui importait peu. L'art conceptuel lui faisait horreur. Il est clair que Perrenx est un exemple classique d’un artiste de l’art brut.
Jean-Paul était un simple peintre de l'humain, intemporel, sauvage et beau.
Harald Floss, juin 2023
Préhistorien à l’université de Tübingen.
Photo :
L'auteur (à gauche) et Jean-Paul Perrenx en automne 1998 dans le jardin de notre maison à Azé près de Mâcon. Photo : Hans Floss.
Article d'Alain Sève sur la peinture de Jean-Paul Perrenx
Prenant pour point de départ un dessin de la série des "Personnages assemblés", Alain Sève montre l'influence du fauvisme et de l'expressionnisme dans l'oeuvre de Jean-Paul Perrenx.
PDFTexte de Alain Sève pour l'exposition "Sur la piste des lions à Solutré". - [2014]
Exposition organisée sur le site de Solutré (71) en juillet 2014: "Attention « sérial et génial painter ». L’année 1950 a vu naitre un personnage nommé Jean Paul Perrenx. Celui-ci fréquenta pendant 5 années l’école des beaux-arts de Dijon dans les années 70 puis, son diplôme national des beaux-arts en poche, il se mit à peindre, à peindre, et à peindre encore et encore (tout en exerçant son métier d’enseignant d’arts plastiques, il faut bien vivre). De sa passion boulimique pour la peinture naissent des œuvres qui sont autant de « bâtons de dynamite colorée » qui nous explosent à la figure nous révélant « son monde » où l’humain est omniprésent, pour notre plus grand bonheur. Si l’on devait ranger ce personnage « inclassable » dans un courant ou une école, on pourrait dire qu’il se situe dans la mouvance de l’expressionnisme, dans le sillon des Jawlensky, Kirchner et autres Munch. Mais son travail est tellement singulier qu’il ne rentre dans aucune case !! Et c’est tant mieux !!
Qu’un rêve lui hante une nuit de sommeil agité, et voilà que surgit une toile au matin, puis deux, puis trois et dix et cent, jusqu’à épuisement du sujet, ou jusqu’à l’apaisement. Peinture obsessionnelle, remise sur le métier d’un ouvrage revisité à l’envie, disséqué, fouillé. Ainsi voient le jour les étourdissantes séries de Jean Paul Perrenx, celles des « Personnages assemblés » plus de trois cents peintures pour interroger le couple, puis les trente-quatre « Têtes à Têtes » et encore les quarante « Personnages Fenêtre » et que dire des mille cinq cents « Visages », les « Femmes du Pont », les « Couples adoptant » avec leur cortège composé du Douanier Rousseau, de Cézanne, Babar, Pinocchio ou Vermeer et enfin les cent trente « Lions bienveillants » qui veillent sur le sommeil de ces « Dormeurs dans l’herbe ». Oserais-je le parallèle avec le travail d’un certain « Pablo P » qui lui aussi revisita maintes et maintes fois « le Déjeuner sur l’herbe » de Manet ou encore « les Femmes d’Alger » de Delacroix et « les Ménines » de Vélasquez » ?
Il a présenté et exposé son travail dans de nombreuses galeries et salons, tant en France qu’à l’étranger. Le musée Greuze à Tournus lui a même consacré une exposition. Quant à ses œuvres, elles figurent aujourd’hui dans de nombreuses collections privées en France, en Allemagne, en Espagne, etc … Et derrière ce « sérial painter » se cache un homme d’une grande sensibilité, ô combien attachant, un homme jonglant avec les mots comme avec les couleurs, un poète, en somme, un poète inquiet mais dont la richesse intérieure est à l’égal de son talent. »
Portrait de mon frère par Joëlle - Episode 1
« Jean-Paul est né au milieu du 20ème siècle, en 1950, au milieu de l’année, le 20 Juin, à Sétif en Algérie Française. Sétif est une petite ville chaude l’été, froide l’hiver, aux rues bordées d’arbres, aux magasins sous les arcades, aux jardins florissants. Ses grands-parents, les Marty et les Perrenx vivaient à la « cité des cheminots ». Les 2 grands-pères Marceau Marty et Julien Perrenx travaillaient ensemble, tous deux conducteurs de locomotives à vapeur. Les grands-mères, Marie Marty et Jeanne Perrenx, étaient voisines et amies. Tout naturellement, les enfants de ces deux familles proches, sept frères et soeurs chez les Perrenx, quatre chez les Marty, grandirent ensemble dans une ambiance conviviale et bon enfant. C’est ainsi que les parents de Jean-Paul se sont connus. Eugène et Marcelle se sont mariés le 8 janvier 1949, à la grande joie de leurs parents. Jean-Paul grandit dans une famille aimante, gâté par son grand-père Marceau qui reporta tout son amour sur son petit-fils, sachant que quelques années plus tôt, la famille Marty avait perdu, dans des conditions très douloureuses, un fils prénommé Jean-Paul. Celui-ci avait été mordu par un chien enragé. Après la naissance d’une petite soeur, Joëlle en 1954, et plusieurs déménagements, la famille s’installa à Kouba, proche banlieue d’Alger. Mes souvenirs commencent ici.
Dans ce quartier à Kouba, la famille Perrenx habitait au dernier étage (4ème peut-être) d’un immeuble ancien avec au-dessus une terrasse où les femmes de l’immeuble étendaient leur linge.
Le soleil tapait si fort que tout séchait en un clin d’oeil !
En bas, de belles villas blanches étaient alignées, protégées du soleil brûlant par des orangers et des jasmins aux parfums puissants.
Dans la rue, petits français et petits arabes jouaient ensemble en toute camaraderie. Jean-Paul avait un copain, Abdellah, Joëlle avait une copine, Biba [...]
Dans ce même quartier de Kouba, vivaient des amis des Perrenx, les Boirie (Georges et Andrée) et leurs 3 enfants : Martine l’ainée, Jean-Paul et Joëlle (prénoms à la mode dans les années 50 !) Ils habitaient dans une belle et grande villa où Joëlle et Jean-Paul Perrenx allaient jouer. Un autre copain, Tony, faisait partie aussi de la petite troupe joyeuse et bruyante.
Jean-Paul et Tony faisaient parfois un spectacle de clowns et tous les autres enfants, assis par terre applaudissaient en riant.
Jean-Paul était un enfant joyeux, lumineux et espiègle, souvent taquin avec sa petite soeur."